Stéphanie Debette
Grand Prix Inserm 2024
Pour accroître l'innovation et l'impact de nos recherches, il est crucial de casser les silos et créer des ponts entre les disciplines
Spécialiste des maladies vasculaires cérébrales, elle vient d’entrer à l’Académie des sciences, quelques mois après avoir reçu le Grand Prix Inserm 2024. Médecin, chercheuse et universitaire, elle s’est illustrée par ses travaux sur l’AVC et la démence à la tête du laboratoire Inserm Bordeaux Population Health puis de l’institut hospitalo-universitaire VBHI. Un nouveau chapitre s’ouvre pour celle qui n’a de cesse de faire progresser la recherche sur le cerveau.
Votre parcours est riche et diversifié, entre la médecine, la recherche et l'enseignement. Quel a été l'événement déclencheur qui vous a poussé à vous spécialiser dans l’épidémiologie génétique et les maladies vasculaires cérébrales ?
Très tôt dans mon parcours, j’ai été confrontée à des AVC chez des patients jeunes, sans facteur de risque évident. Cette expérience m’a poussée à chercher des explications au-delà des causes classiques. Par ailleurs, j'ai toujours été intéressée par le caractère très rationnel et quantitatif, presque « mathématique » de la génétique et des approches statistiques. En parallèle de mon internat en neurologie, j’ai donc entrepris un master en statistique génétique à Paris, puis un doctorat en épidémiologie à Lille. Outre ce doctorat, qui portait sur les facteurs de risque de l'athérome carotidien, j'ai eu l'opportunité de mettre en place et de coordonner une étude d'association génétique sur les dissections artérielles cervicales, une maladie relativement rare qui représente cependant une des principales causes d'AVC du sujet jeune. Ce projet, initié à Lille, a pu être étendu à six centres français et ensuite à de nombreux centres européens et internationaux, réunis au sein du consortium CADISP. C'était un travail de très longue haleine demandant beaucoup de persévérance, car nous partions de zéro et lorsque nous avions réussi à collecter de l'ADN de plus de 1400 patients, les études d'association génétique pangénomiques venaient juste de voir le jour.
Vous avez dirigé ou participé à plusieurs consortiums internationaux. Comment ces collaborations mondiales ont-elles changé l'approche de la recherche sur les maladies cérébro-vasculaires ?
Après mon expérience initiale avec CADISP qui m'a lancée dans les collaborations internationales, j'ai découvert les consortiums de recherche internationaux à Boston durant mon post-doctorat. Ces consortiums ont émergé avec l'avènement des technologies de génotypage à haut débit, afin de permettre d'attendre une puissance statistique suffisante en combinant des données génétiques et phénotypiques de plusieurs grandes cohortes ou études. Cela a profondément transformé l’approche scientifique en permettant un accès à des données à une échelle jusque-là inégalée. Ces consortiums s’appuient sur de vastes cohortes d’individus ce qui confère à la recherche une puissance statistique indispensable. À titre d’exemple, l’étude Gigastroke, publiée en 2022 dans Nature, a inclus plus de 200 000 patients ayant subi un AVC et plus de 2,5 millions de témoins. Cette puissance de frappe exceptionnelle est devenue incontournable pour les travaux d'épidémiologie génétique et moléculaire. Ce type de collaboration internationale permet d’identifier des cibles thérapeutiques robustes, reproductibles et cliniquement pertinentes. Au-delà des résultats scientifiques, ces projets ont également contribué à faire évoluer la culture de la recherche : ils encouragent le partage de données et la science ouverte, la standardisation des méthodes et favorisent une approche véritablement interdisciplinaire et hautement collaborative.
Vous avez récemment été nommée à la tête de l’Institut du Cerveau à Paris. Quels sont les objectifs prioritaires que vous vous fixez pour cet institut dans les prochaines années ?
Avec les équipes en place nous construisons actuellement un nouveau plan stratégique pour l’Institut. Un des objectifs escomptés est de mieux valoriser la richesse considérable de données collectées au cours des 15 dernières années par les chercheurs de l'Institut en lançant un programme ambitieux de science des données renforcé par le développement d'approches innovantes d’intelligence artificielle. Un autre axe fort est d'accroître l'impact de nos recherches en facilitant la translation des découvertes fondamentales vers de nouvelles approches diagnostiques et surtout thérapeutiques innovantes, en levant collectivement les verrous qui freinent ces transitions. En parallèle nous poursuivons le soutien de grands programmes de recherche fondamentale ambitieux guidés par la curiosité, tout en essayant de casser les silos entre les domaines de recherche « traditionnels » de l'Institut et en stimulant l'interdisciplinarité. L’Institut souhaite également renforcer sa dimension internationale en lançant des programmes de recherche ambitieux conjoints, à échelle européenne et internationale et en renforçant les collaborations avec l'Asie de l'Est et le Sud Global afin d'accroître ses capacités d'innovation et son impact.
Comment envisagez-vous de renforcer les collaborations transdisciplinaires, par exemple entre les neurosciences, la santé publique et les sciences sociales, pour mieux comprendre et traiter les maladies vasculaires cérébrales à travers des approches plus globales et intégratives ?
Pour accroître l'innovation et l'impact de nos recherches, il est crucial de casser les silos et créer des ponts entre les disciplines. Diverses disciplines sont déjà représentées au sein de l'Institut du Cerveau (physique, mathématiques, informatique, psychologie, philosophie, etc) et j'envisage de renforcer cela en interaction avec d'autres unités de recherche au sein de Sorbonne Université et en collaboration avec nos partenaires nationaux et internationaux. Nous allons également poursuivre et renforcer les initiatives autour du lien entre les neurosciences et la société, par exemple en créant un programme d'artiste en résidence. Pour la recherche sur les maladies vasculaires cérébrales, nous allons collaborer étroitement avec l'Institut pour la santé vasculaire cérébrale (IHU VBHI) à Bordeaux et nous intéresser particulièrement à l'impact de ces maladies vasculaires sur les maladies neurodégénératives, par exemple la maladie d'Alzheimer. Grâce à une chaire d'excellence biologie santé France 2030, nous allons pouvoir étudier les mécanismes moléculaires sous-tendant l'impact des maladies vasculaires cérébrales sur les processus neurodégénératifs à échelle monocellulaire, en utilisant des échantillons de la banque de cerveaux neuroCEB (Pitié-Salpêtrière).